Evêques de l’Ouest : deux jours de réflexion autour des questions éthiques


Pour leur session de formation annuelle, les évêques de la Province ont travaillé cette année sur le thème des "ruptures anthropologiques sous-jacentes au monde contemporain". C’était à Pontmain en Mayenne, les 5 et 6 février 2020. Philosophes, théologiens, psychologues, sont intervenus pour avancer dans la réflexion, à laquelle participaient aussi les vicaires généraux, épiscopaux et des responsables de services diocésains.

Enseignements, prière et convivialité ces deux journées ont été très riches. M. Philippe de Vaujuas, responsable de la formation dans le diocèse de Laval résume ci-dessous les propos des six intervenants de cette session provinciale.

Anne-Marie Pelletier : « Des Ecritures pour se tenir dans le présent en vigilance et en confiance »

Anne-Marie Pelletier est professeur des universités, agrégée de lettres modernes et docteur en sciences des religions ; Plus d’infos

Une mise en garde en guise d’introduction : le recours aux Ecritures n’est pas destiné à nous rassurer en confirmant ce que nous voudrions qu’elles disent face aux déstabilisations de notre époque. Elles gardent une fonction « d’intranquillité » qui est irréductible et salutaire.

La conférencière a rappelé ensuite qu’en régime biblique la Création s’entend d’abord comme une sortie de la confusion, de l’indistinction. Ce parti-pris en faveur de la séparation et de la différence fait évidemment contraste avec une partie de la culture contemporaine qui cherche à "estomper les frontières, à imposer l’idée d’une continuité entre la matière et le vivant, entre l’animal et l’humain, ou encore entre le corps et l’esprit", ou qui débouche sur la confusion des sexes et même des générations au travers de nouvelles modalités de procréation.


La Bible nous révèle que dès l’origine, s’instaure une logique d’alliance rendue possible par une autolimitation de la part de Dieu et de la part des hommes lesquels renoncent au fantasme d’ « être tout ».

Anne-Marie Pelletier nous invite enfin à prendre soin de l’Espérance. En effet, l’histoire est sous contrôle de la bienveillance de Dieu qui sait tirer le bien du mal. Les Ecritures nous montrent que Dieu visite les situations anthropologiques les plus décalées pour y apporter une lumière, des perspectives et le salut.

Pierre Le Coz : « Vers une érosion des principes éthiques ? »

Pierre Le Coz est professeur de philosophie à l’UFR de médecine de Marseille, où il dirige le département des sciences humaines. Les travaux de recherche placés sous sa responsabilité portent sur la bioéthique et l’éthique médicale.

Nous avons les mêmes valeurs, nous dit Pierre Le Coz mais, confrontés à des problèmes, nous ne les hiérarchisons pas de la même manière.

L’arrière-plan culturel est marqué par le principe d’autonomie (exemple : le droit à l’enfant contre l’intérêt supérieur de l’enfant) et par la primauté de la volonté sur la tradition. La logique est celle d’une émancipation à l’égard de la nature, du passé et des pouvoirs religieux et politiques.

Depuis les années 60, un individualisme hédonique et libertariste est apparu, qui a gagné récemment les institutions (CNE). Une confusion entre désir et volonté accentue la force de ce courant.

Les évêques de la Province Bretagne, Pays de la Loire

M. Jean-François Braunstein : « L’effacement des limites : le genre, l’animal, la mort ».

Jean-François Braunstein est philosophe et professeur d’université. Il se consacre à des enseignements de philosophie pratique (éthique médicale et hospitalière) en partenariat avec le Centre de formation du personnel hospitalier de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris.

Il a abordé différentes théories qui ont un poids importants dans les débats de société actuels et qui interpellent profondément la vision chrétienne de l’homme, son rapport à la Création, à la vie, etc.

Le genre n’est pas lié au sexe ou au corps. La culture, l’éducation comptent plus que la nature. On doit pouvoir passer d’un sexe à l’autre ou à un inter sexe. On peut fabriquer des corps (cf. transhumanisme). Les identités sont uniquement déclaratives.

Homme/animal : le spécisme est une discrimination. L’animal est un sujet de droit. En réalité, l’engouement animaliste s’appuie sur un « pathocentrisme ». Il lui faut mesurer la quantité de souffrance quel que soit le sujet concerné. La vérité est que la connaissance du monde animal échappe complètement à ces auteurs d’origine urbaine.

La banalisation de la mort : libérer les gens du poids de la vie, notamment quand certaines personnes n’ont plus la capacité d’avoir des projets de vie (personnes handicapées notamment !).

Ces théories ont plusieurs points communs : l’effacement des limites, le refus de la diversité, de la culture, du symbolique. La culture utilitariste et anglo-saxonne de notre époque est le terreau de ces courants de pensée. Quelques grandes sociétés américaines, notamment parmi les GAFA [1], financent ces courants.


Dominique Folscheid : « La fracture anthropologique »

Professeur émérite de philosophie morale et politique à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée, Dominique Folscheid est co-directeur du département de recherche Éthique biomédicale du collège des Bernardins.

Depuis la naissance du premier bébé éprouvette en 1978, nous sommes au début d’un processus tout à fait nouveau : la forteresse de l’appareil génital féminin a été prise. Le traitement de l’infertilité est mis en avant. Cependant dans ces cas, on ne peut pas parler de thérapie, mais de reproduction.

Parallèlement, la volonté s’introduit dans le droit de la parentalité. Ce qui fait les parents, c’est le "projet parental" et non le fait d’avoir engendré un enfant. Le contrat fait la loi. Le principe de précaution n’existe plus. Les essais vont donc continuer.

Gemma Serrano : « Anthropologie et numérique, quelles mutations ? »

Gemma Serrano est docteur en théologie, co-directeur du département de recherche Humanisme numérique du Collège des Bernardins.

Le postulat : l’informatique va nous sauver. Ce qui en est excès de la raison, ce qui échappe à nos possibilités de calcul, devient possible avec l’informatique.
Quelques métaphores éclairantes :

  • Parenté entre la nuée, la colonne de nuée où Dieu habite, interface entre Dieu et les hommes d’où viennent les bénédictions et qui rythme les déplacements du peuple, lieu d’où sort la parole ; et le cloud qui accompagne, guide, oriente, garde la mémoire, analyse nos préférences, sorte d’oracle qui pré-oriente, anticipe sur nos pensées et nos sentiments.
    Il n’y a pas encore de vraie réflexion, notamment religieuse, sur cet arrière-plan métaphorique.
  • La maison : le dispositif numérique cartographie nos espaces intérieurs : photos, vidéos, récits autobiographiques. Il y a un besoin de narrativité aujourd’hui, de narration de soi (cf. Ricoeur). Nécessité dans ce contexte d’éduquer les plus jeunes à la liberté, tout en leur apprenant la présence à autrui.


Alexandra Boissé , psychologue en unité de soins palliatifs : « Une expérience d’humanité »

Quelques phrases à retenir :
« Ici on ne prend pas en charge le patient, on le prend en soin ».
« Le temps n’est plus le même que dans un autre service hospitalier. Se mettre à l’écoute, au rythme de l’autre, se poser, faire silence quelquefois. ».
« L’incertitude au quotidien pousse au questionnement mais ce n’est pas sans bousculer chacun dans ses convictions, ses compétences. Les soins palliatifs invitent à la déconstruction et ce n’est pas une tâche facile à vivre au quotidien. »
« Maintenir un équilibre entre futilité et légèreté. Une école de vie vers une plus grande simplicité, car les patients sont dans une telle vulnérabilité qu’ils deviennent des maîtres… »

M. Denis Moreau , professeur de philosophie : « Evangéliser dans un monde en rupture avec l’anthropologie chrétienne »

Denis Moreau est professeur d’histoire de la philosophie moderne et de philosophie de la religion à l’Université de Nantes.

Il fait le constat d’une disparition quasi complète chez les nouveaux étudiants de la matrice culturelle chrétienne. Restent toutefois la raison et la philosophie comme outils communs de dialogue.

M. Moreau propose trois principes :

  1. Ne pas majorer l’originalité de notre époque et sa soi-disante « rupture ». Chaque modernité célèbre sa nouveauté. Comme chrétien nous pouvons rester fermes sur les constantes anthropologiques.
  2. A l’opposé d’une démarche contre-culturelle, nous devons continuer de travailler à l’inculturation de la foi chrétienne, au nom même de l’Incarnation.
  3. Partir de ce qu’il y a de bon dans la modernité et trouver une « grammaire commune ».

Enfin Denis Moreau a identifié cinq « prises » pour développer l’annonce de la Bonne nouvelle : la quête spirituelle de nos contemporains, leur interrogation sur les fins dernières, le goût du plaisir et du bonheur, le besoin d’une éthique, l’inquiétude écologique.

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