L’Eglise d’Anjou pendant la Grande Guerre

Célébration de la messe au front par l’abbé Ballu (1917) : "J’ai dit la messe au camp de Mailly devant 5 ou 6 ooo hommes, des mitrailleuses, des canons, des avions entouraient l’autel"

A l’entrée du Centre diocésain à Angers, une plaque installée en 1919 interpelle les visiteurs. Elle rappelle les noms des soixante prêtres et séminaristes morts "pour Dieu et la Patrie". A quelques jours du 100è anniversaire de l’armistice de la guerre 14-18, penchons nous avec Jean-Luc Marais de l’université d’Angers sur le rôle, les questionnements et les conséquences de l’implication des clercs du diocèse d’Angers pendant les combats.

Quelle sont les réalités de l’engagement des prêtres et séminaristes du diocèse d’Angers pendant la Première Guerre Mondiale ?

En France, seul les séminaristes nés depuis 1889 étaient soumis au service militaire. [1]. 525 prêtres du diocèse appartenaient aux classes mobilisables [2]. Les mobilisés (389) représentent alors 37,4% du clergé diocésain [3]. 69% des curés, 83% des vicaires, 83% des professeurs sont rappelés.

A certaines conditions, les prêtres ordonnés avant la séparation de l’Eglise et de l’Etat qui le demandaient pouvaient être mobilisés dans les services de santé . En raison de leur formation intellectuelle, ils pouvaient aussi remplir des emplois administratifs.

A noter qu’un militaire peut alors remplir plusieurs fonctions successivement. 77% des prêtres servent dans les services de santé, 8% dans des services non combattants, 1,2 % comme aumôniers titulaires, 13% comme combattants. [4]

Plaque commémorative rappelant le nom des prêtres et séminaristes du diocèse d’Angers morts pendant la Première Guerre (1919)

24 prêtres du diocèse d’Angers sont "morts pour la France" : 15 au front et 9 morts de maladie. 40% des prêtres ont été distingués pour leur action.

171 séminaristes sont mobilisés [5] et 9 sur 10 sont combattants. A la fin de la guerre 24% seront tués et 13% d’entre eux reviendront blessés. Ces jeunes veulent avoir un comportement exemplaire : 53% d’entre eux sont distingués par l’Etat français.


L'abbé Ballu célébrant la messe au Front en mars 1917

"Tu ne tueras point" : comment vivre son ministère, un fusil à la main ?

Pouvons-nous tuer ? Prêtres et séminaristes du diocèse se posent des questions pendant toute la durée des hostilités. Selon le droit de l’Eglise, ce n’est pas possible... Mais, en réponse à la demande d’un évêque français, Rome, en 1912 avait suspendu ces règles.

En fonction des affectations, la question se pose surtout pour les séminaristes. Faut-il essayer d’être affecté au service de santé ou faut-il rester avec les camarades au combat pour tenter de faire du bien, mais où l’on peut tirer et tuer ?

Une lettre de Joseph Cathelineau de novembre 1917 au supérieur du séminaire d’Angers résume bien ce dilemme... Il vient de visiter un cimetière militaire, et écrit : « Heureusement la foi arrive à notre secours et l’idée du bonheur éternel que peut procurer cette superbe mort console fortement », puis il raconte « un petit incident », « l’émotion a été très forte ». Il est de veille, et voit une patrouille de huit "Boches", il pointe le fusil mitrailleur, « je n’osais pas, mais je presse la détente, cri, silence. J’allais me coucher. Je pensais alors tout seul : "Vraiment, est-ce là la mission du prêtre qui est toute de douceur et de pardon ? Quelle horrible guerre, mon Dieu" ».

Fin décembre 2017, il écrit à nouveau : « Nous n’avons peut-être pas expié tous nos crimes communs. Le sang n’a peut-être pas encore assez coulé, mais que la volonté de Dieu s’accomplisse. J’ai obtenu du ciel une des grâces que je sollicitais le plus dans le métier militaire. Depuis quelque temps, je suis brancardier. N’est-ce pas mieux notre rôle, de panser les blessures, de consoler ceux qui souffrent, de parler au mourant de la fin dernière, Dieu, que de faire couler le sang ou de contribuer à le faire couler » ?

Dans l’incohérence du discours hésitant entre une conception sacrificielle de la guerre et l’horreur de verser le sang, ce clerc illustre les drames du temps.

Le clergé et les combattants : quelles relations au quotidien ?

Si les prêtres, et surtout les séminaristes angevins qui sortent d’une serre chaude, sont effrayés par l’indifférence, les discours, les jurons, de leurs compagnons [6], ils reconnaissent aussi que leurs frères d’armes savent mesurer leurs propos en leur présence.

Généralement, dans les chambrées ou casernements on ne se moque pas d’eux lorsqu’ils font leur prière à genoux au pied du couchage. On évite également de tenir devant eux certaines conversations. Il faut quand même rappeler que les futurs prêtres sont astreints au service militaire depuis bientôt 30 ans et donc qu’on s’est habitué à leur présence.


Quant aux prêtres et séminaristes eux-mêmes, ils sont en général soucieux de rester proche de leurs camarades. S’ils acceptent de faire le peloton des sous-officiers, ou des officiers, ce qui les éloigne des soldats du rang, c’est dans l’espoir de "faire du bien". Ils restent alors fidèles à l’image d’une société où les élites doivent exercer une influence morale.

La République et l’Eglise : après la Grande Guerre les relations évoluent-elles ?

Après la guerre, les prêtres sont des "anciens combattants" et comme tous leurs camarades, ils en sont fiers. Ce compagnonnage, ce souvenir des souffrances du front, leur donnent une assurance peut-être plus forte pour défendre leurs "droits" et les droits de l’Eglise.
Ainsi, les inaugurations de monuments aux morts que nous connaissons aujourd’hui se font en présence du clergé dans la République française laïque.

L’abbé Jean-Baptiste Audouin, aumônier, sur les péniches de transport auprès des blessés

Sans que le rapport soit de cause à effet, le retour des catholiques dans la vie politique nationale après la guerre est incontestable. Par exemple en Maine-et-Loire, les catholiques monarchistes sont désormais moins nombreux que les catholiques républicains qui ont voté pour le gouvernement l’alliance des forces centristes et conservatrices de la formation dite du "Bloc national".

L’abbé Augustin Pineau portant ses décorations sur la soutane

Dans les années qui suivent, ce gouvernement du Bloc national ferme les yeux sur le retour des congrégations masculines, maintient le concordat en Alsace-Lorraine et rétablit l’ambassade de France auprès du Vatican [7].
Enfin en 1924, un accord est trouvé entre le gouvernement et le Vatican pour donner un statut juridique aux diocèses dans la France laïque.

Tableau rappelant les morts de la 1ère guerre mondiale dans l’église de Soulaine (paroisse actuelle de St-François-d’Assise-en-Louet-Aubance)

Aller plus loin :
Dans l’émission "Au coeur de l’Ouest" sur RCF Anjou, Marion Bastit revient avec Jean-Luc Maris sur les 400 prêtres du diocèse d’Angers qui ont fait la Première guerre mondiale et l’implication de l’Eglise catholique dans le conflit...

[1Étaient mobilisables tous les hommes des classes 1887 et suivantes, jusqu’à la classe 1919 (mobilisée en 1917 et 1918). Les séminaristes (et les instituteurs) n’étant soumis au service militaire (« les curés, sac au dos ! ») que depuis 1889.

[2Les plus jeunes sont de la classe 1910, ceux des classes suivantes sont encore séminaristes.

[336,4% de la population masculine du département a été mobilisée.

[4Il y aussi 12 aumôniers « de Mun » rattachés aux services de Santé (donc déjà comptés), et 5 aumôniers volontaires parmi les combattants, non reconnus.

[514 ont été rappelés, 41 étaient « sous les drapeaux » en 1914, les autres ont été appelés au fur et à mesure des années de guerre.

[6Ce constat s’applique surtout aux régiments qui ne sont pas formés dans l’Ouest de la France.

[7C’est Aristide Briand, l’auteur de la loi de séparation qui l’impose le 17 mai 1921.