P. Aymeric de Boüard : lutter contre le cléricalisme, c’est l’affaire de chacun

Célébration du 11 novembre à Saint-Macaire-en-Mauges

45 diacres permanents du diocèse d’Angers et leurs épouses se sont retrouvés le samedi 19 janvier au centre diocésain à Angers pour échanger sur le thème du "cléricalisme". Retour sur la conférence donnée à ce sujet par le P. Aymeric de Boüard, curé de paroisse et enseignant au séminaire inter-diocésain à Nantes.

Pourquoi cette question du "cléricalisme" est-elle d’actualité ?

Le pape François a fait connaître une "Lettre au Peuple de Dieu" à la fin de l’été 2018 qui traite explicitement de cette question. Elle vient, bien sûr, à la suite des affaires de pédophilie qui ont secoué et secouent l’Eglise, mais je me rends compte dans mon ministère que cette question va au-delà.

J’ai été marqué par le témoignage de fidèles qui s’éloignent de l’Eglise à cause de l’attitude de certaines personnes (évêques, prêtres, laïcs). Le dénominateur commun dans ces attitudes est souvent un manque d’accueil, de miséricorde…

Personnellement, comme formateur des séminaristes, cette question de la posture du prêtre m’interpelle. Elle renvoie à la perception du ministère, à l’image renvoyée ou attendue du prêtre, autant par lui-même que par les paroissiens.

Le pape François fait un lien entre "lutte contre la pédophilie" et "cléricalisme". Pourquoi ?

Une large part de la Lettre exprime que le pape entend la souffrance des victimes d’abus par des clercs : c’est un point essentiel parce que malheureusement bien souvent cette souffrance n’a pas pu s’exprimer plus tôt. François reconnait les erreurs, les lenteurs de l’Eglise à reconnaître le drame que la pédophilie constitue.
En ce sens il appelle à une "transformation ecclésiale et sociale", une « conversion de l’agir ecclésial » et à une solidarité à déployer pour lutter contre ce qu’il appelle par ailleurs "la corruption spirituelle" (Gaudete et Exsultate, n°165).

Il évoque encore : "une manière déviante de concevoir l’autorité dans l’Eglise – si commune dans nombre de communautés dans lesquelles se sont vérifiés des abus sexuels, des abus de pouvoir et de conscience – comme l’est le cléricalisme. Cette attitude qui "annule non seulement la personnalité des chrétiens, mais tend également à diminuer et à sous-évaluer la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple".

Cette mise en garde contre le cléricalisme et plus largement les abus de pouvoir ne date pas de cette lettre. Dès son élection le pape François n’a cessé de prendre la parole en ce sens.

Peut-on définir le cléricalisme ?

Derrière cette expression de cléricalisme, ce qui est visé c’est d’abord la question de l’abus de pouvoir. L’autorité n’est plus perçue comme le service d’une communauté, mais comme une manière de s’imposer. On ne tient plus compte des personnes, de ce qu’elles sont, de leur besoin. Ce qui est placé en premier ce n’est plus la mission mais sa propre personne.

Ce cléricalisme est souvent associé à un repli sur soi, une difficulté à accueillir la différence, une tendance à vouloir imposer ses idées, une incapacité à tenir compte des avis différents.

Il faut noter encore la difficulté à accepter les remarques, l’incapacité à se confronter à des remises en cause. Une forme de culture du silence, ou encore le fait de nourrir une illusion de communion par la fuite ou le refus des conflits.

Le cléricalisme, c’est uniquement l’affaire des prêtres ?

Il faut souligner que le cléricalisme n’est pas que le fait des prêtres. Le cléricalisme, c’est d’abord une question de regard sur le pouvoir et le service.

Bien souvent, il est lié aux prêtres qui abusent de leur pouvoir pour le faire plus grand que ce qu’il n’est. Mais, il faut aussi évoquer le cas, où ce sont les laïcs qui entretiennent le cléricalisme.

Assemblée paroissiale dans l’église Sainte-Thérèse (Angers)

Par exemple en donnant aux prêtres plus de pouvoir qu’ils n’en ont. Des laïcs qui, dans un vrai souci de transparence de rendre compte de ce qu’ils font, ont le réflexes de faire passer toutes les décisions par le prêtre. Ce sont parfois du fait même des laïcs que toute la vie de la paroisse passe par le prêtre.

Il faut évoquer également les laïcs qui refusent de répondre à des appels à s’engager dans l’Eglise. Si comme prêtre je ne trouve personne pour coordonner la catéchèse dans ma paroisse et que je suis obligé de le faire moi-même, ceux qui ont refusé m’incite à tout centraliser sur ma personne.

Enfin, il y a également des laïcs en responsabilité dans l’Eglise qui même s’ils ne sont pas clercs abusent du pouvoir qui leur est confié. Un laïc qui ne voudrait pas laisser sa place pour un service que le prêtre lui a délégué. On peut aussi penser à un laïc qui exige que tout passe par lui, qui décourage d’autres personnes de s’engager pour garder sa place…

Le point commun à toutes ses formes que peut prendre le cléricalisme est celui de la question du pouvoir en général et celui des prêtres en particulier, y compris quand il s’agit de déléguer.

Toutefois je tiens à préciser que je crois que c’est une erreur de chercher à lutter contre le cléricalisme en se focalisant uniquement sur la place des prêtres. Parce que dans une telle démarche, on met à nouveau le prêtre au centre comme si c’était uniquement autour de sa personne qu’on pouvait trouver la solution aux problèmes de l’Eglise.

Or, la solution est forcément à trouver dans la complémentarité de toutes les vocations qui composent l’Eglise. Si l’on ne veut pas que tout soit centré sur les prêtres, il ne faut pas s’arrêter que sur leur rôle pour penser le fonctionnement de l’Eglise.

Alors quelle place donner aux prêtres dans nos communautés ?

Il faut toujours se rappeler que toute personne baptisée est configurée au Christ. Ce qui est spécifique au prêtre c’est d’être configuré au Christ tête, en latin in persona Christi capitis, c’est-à-dire « au nom du Christ tête en personne », « en tenant la place du Christ tête ».

Si l’on considère que le prêtre est un autre Christ quand il fait ses courses, son footing, son repassage, ou même quand il anime une réunion, ou un temps de prière… Dans ces cas c’est un véritable abus de langage et on passe à côté de l’essentiel en oubliant que c’est le Christ lui-même qui est le seul Sauveur et que personne ne peut prendre sa place.

Par contre, si l’on entend ces expressions comme le fait de dire que le prêtre de par la mission qu’il a reçue de l’Eglise est amené à poser des paroles et des gestes sacramentaires qui le dépassent et dans lesquelles c’est le Christ qui agit directement, alors ces expressions demeurent justes.

Si l’on cède à la tentation de rejeter ces expressions alors, à mon avis, on risque de parvenir au résultat inverse de ce que l’on souhaite en donnant finalement encore plus de pouvoir à la personne du prêtre. Si le prêtre n’agit plus en tant que Christ tête, alors, on peut laisser entendre finalement que c’est le prêtre lui-même avec sa personnalité (et non plus en tant que Christ tête) qui a le pouvoir de pardonner les péchés ou qui permet de rendre présent le corps et le sang de Jésus.

En un sens, cette expression si elle est bien comprise, peut aussi nous préserver d’une identification trop forte entre la personne du prêtre et sa mission.

Par leur insistance sur la place centrale du Christ, elles peuvent servir à mettre une distance entre la personne du prêtre et ce qu’il rend possible dans les sacrements. Une distance qui peut éviter le cléricalisme qui consisterait à prendre un prêtre pour Jésus lui-même.

Enfin, le ministère des prêtres n’est jamais à envisager à l’aune d’une seule personne mais de la complémentarité de l’ensemble des prêtres. C’est pour cela que l’on parle des prêtres, plutôt que du prêtre. Un prêtre seul ne peut couvrir l’étendu de ce qui relève de son ministère. C’est le presbyterium dans son ensemble qui assure les 3 missions sous la conduite de l’évêque : gouverner c’est à dire servir, enseigner, sanctifier.

Quelle formation humaine reçoivent les séminaristes aujourd’hui ?

Séminaristes et enseignants du séminaire inter-diocésain de Nantes (2018-2019)

En décembre 2016, la Congrégation pour le Clergé (Vatican) a publié un texte (ratio) donnant les grandes orientations de ce que doit être la formation des futurs prêtres. Cette ratio insiste beaucoup sur l’unification de différentes dimensions de la personne pour former des futurs prêtres et éviter l’enfermement dans des formes de cléricalisme.

Les 4 piliers de la formation sont définis dans cet ordre : "humaine", "spirituelle", "intellectuelle" et "pastorale". Ce n’est pas hasard !

Ce texte insiste beaucoup sur les aptitudes humaines du prêtre, sa capacité à se situer de manière juste - comme pasteur - en évitant tout cléricalisme. Il interroge des aspects importants pour le candidat à la prêtrise : la maturité, l’intériorisation, le nécessaire travail en équipe, l’équilibre affectif, la capacité à se laisser former, l’esprit de sacrifice et le sens de la communion. Le tout centré vers le Christ.

Il est proposé des moyens concrets pour avancer sur ces questions :

  • l’exigence de la vie communautaire
  • l’accompagnement spirituel régulier
  • la prière et la vie spirituelle
  • les expériences pastorales : échanges avec des prêtres actifs en paroisse, collaboration avec des laïcs, etc.
  • des sessions autour de questions comme l’affectivité, les addictions, le célibat, la gestion de l’autorité, l’écoute, la communication non violente, etc.

Enfin, si le séminaire est un lieu très important en terme de formation, tout ne se joue pas là… Il y a aussi l’après : la formation des jeunes prêtres, les formations tout au long du ministère, l’accompagnement spirituel qui doit continuer après le séminaire. On n’a jamais fini d’apprendre à devenir prêtre à la manière du Christ.

Pour conclure, comment lutter en Eglise contre cette tentation du cléricalisme ?

Il faut entendre cet appel à sortir du cléricalisme, à mon avis non pas tant en réduisant l’envergure du pouvoir des prêtres, qu’en sachant mieux l’orienter et en progressant encore dans l’articulation des différentes vocations de prêtres, diacres et l’ensemble des baptisés, hommes et femmes.

Ce n’est pas non plus une question de générations ou de sensibilité. Je constate autant de cléricalisme chez toutes les sensibilités de prêtres, autant chez des jeunes que chez des anciens…

Pour vivre cette conversion, il faut savoir déplacer nos regards, éviter d’enfermer les uns et les autres dans des rôles.

Comme pour toute démarche de conversion, il faut sans doute commencer par se regarder soi-même… On attribue à Gandhi l’expression « Sois le changement que tu veux voir dans le monde » et bien je la reprendrai bien pour la transformer et poser ce principe "Sois le changement que tu veux voir dans l’Eglise" !